Enro, scientifique et citoyen

Pour une science ouverte et des citoyens éclairés

 

mercredi 6 août 2008

Nouvelles du front (12)

Le 7 juin, au Salon européen de la recherche et de l'innovation, le freezing est devenue une arme politique du mouvement Sauvons la recherche. Sauf qu'ils ont encore du progrès à faire, on voit un gars bouger à la 37e seconde et une nana à la 54e et à mon avis, la vidéo serait bien plus percutante si elle s'ouvrait sur la mise en place du freezing

Le 3 juin, un candidat américain promettait vaguement de renewing our commitment to science and innovation. Mais ces quelques mots prononcés par Obama ne sont pas passés inaperçus tant les américains en veulent aux républicains d'avoir fait du mal à leur science.

En juin, le magazine ''research*eu'' de la Commission européen (DG Recherche) nous gratifait d'un beau lieu commun : dans une époque surchargée de communiqués de presse, blogs et autres wikis, personne n'est à l'abri de l'inexactitude, encore moins lorsqu'il s'agit de science (p. 14).

Le 19 juin, la revue Nature frôlait le numéro spécial sur la fraude scientifique avec un éditorial, l'annonce de la suspension d'un chercheur mal intentionné à l'Université de Pennsylvanie et une enquête montrant que seulement 58 % des 201 comportements frauduleux observés par les 2,212 chercheurs interrogés ont été signalés à la hiérarchie ces trois dernières années. Et les 24 cas soumis chaque année en moyenne par les institutions de recherche à l'Office of Research Integrity américain ne sont que le sommet de l'iceberg... Ce qu'il manque, affirment les auteurs de l'étude ? Une culture de l'intégrité dans les labos.

Le 23 juin, un article du rédacteur en chef de Wired, le père de la "longue traîne" Chris Anderson, annonçait la fin de la théorie et le début de la science empirique basée sur les quantités colossales de données dont on dispose désormais. Un peu comme Google qui ne fait aucune hypothèse et modèle mais rend compte de nos habitudes et notre langage en moulinant des pétaoctets de données dans des serveurs équipés d'algorithmes surpuissants. Mais à la question qu'est-ce que la science peut apprendre de Google ?, Alexandre Delaigue apporte une réponse très réservée tandis que Gloria Origgi de l'Institut Nicod s'enthousiasme beaucoup plus.

Les deux élèves-ingénieurs français tués à Londres le 29 juin étaient des… spécialistes de l'ADN selon l'article du Monde. Or une enquête rapide montre que Laurent Bonomo étudiait un parasite qui se transmet des chats aux foetus c'est-à-dire Toxoplasma gondii, probablement dans ce labo. Gabriel Ferrez, lui, étudiait des bactéries capables de créer de l'éthanol utilisable comme biocarburant, probablement dans cet autre labo. On est loin de simples spécialistes de l'ADN, une dénomination qui équivaut sans doute pour Le Monde à un synonyme de "biologiste"...

En juillet, nous apprenions l'étonnant destin de l'article en français le plus cité de la base bibliographique Scopus (plus de 500 citations), lequel posait les bases de la vertebroplastie en 1987.

Le 11 juillet paraissait dans Science un article (en accès libre ici) de sociologues des médias étudiant l'attitude des chercheurs face aux journalistes scientifiques. Le résultat selon lequel 46 % des chercheurs interrogés ont une expérience plutôt positive d'un tel contact, venant à l'encontre d'autres études, a été longuement commenté.

Dans son numéro suivant, Science frappait à nouveau un grand coup avec un article de James Evans montrant que la mise en ligne des publications scientifiques entraîne un appauvrissement des citations bibliographiques (les articles cités sont de plus en plus jeunes et de moins en moins variés). Selon l'auteur, ce serait parce qu'en naviguant en ligne on a plus tendance à être guidé vers les articles clés d'un domaine (en mode suivi des liens hypertextes "Voir aussi...") et à faire un choix plus strict des références à citer (puisqu'elles sont accessibles et vérifiables en ligne). Fini notamment l'heureux hasard ("sérendipité") qui permettait, en potassant les sommaires d'une revue, de faire des rapprochements inattendus et d'explorer des voies de traverse. Le consensus se construit désormais à vitesse grand V. Le magazine The Economist y voit la fin de la longue traîne dans les citations (via l'Agence Science-Presse). Stevan Harnad, en tous cas, fait le tri entre les diverses explications de ce phénomène, tout comme un commentaire de la revue Science...

Le 20 juillet à l'Euroscience Open Forum de Barcelone, des experts ont appelé à la prise en compte des risques toxicologiques des nanotechnologies. Il semble en effet que des résultats scientifiques récents mettent en évidence l'existence de risques brandits depuis longtemps...

Le 29 juillet, un éditorial de la revue Genome Biology se moquait gentiment du facteur d'impact en imaginant que le même système est appliqué pour décider si l'on est envoyé au paradis ou en enfer (via Pawel). Extrait :

Genome Biology : Ecoutez, une fois que le facteur d'impact a dominé l'évaluation de la science, les chercheurs créatifs ont été maudits. Les bureaucrates n'ont plus eu à connaître quoi que ce soit ou avoir un semblant de sagesse ; tout ce qu'ils avaient à faire était de se fier à quelques nombres arbitraires. Et maintenant vous me dites que vous faites cela pour déterminer qui va au paradis ?

Saint Pierre : Oui, c'est beaucoup plus simple. Peu importe si vous avez été gentil ou avez fait de votre mieux ou avez bien travaillé ou avez été pieux ou modeste ou généreux. La seule chose qui compte c'est de calculer si vous avez eu un gros impact.

samedi 2 août 2008

Quels sont les meilleurs laboratoires français en sociologie des sciences ?

…ou plus largement en "humanités scientifiques", pour reprendre le nouveau terme introduit par Bruno Latour et al. ?

La question est difficile mais depuis la loi de programme pour la recherche du 18 avril 2006, la France possède l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (Aeres), issue de la fusion du Comité national d'évaluation (CNE) chargé des établissements publics d'enseignement et de recherche sous tutelle du ministère de l'Enseignement supérieur, du Comité national d'évaluation de la recherche (CNER) chargé des établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST) et de la Mission scientifique, technique et pédagogique (MTSP), organe d'évaluation du ministère de la Recherche. Ouf ! Dans le cadre de ses missions…, cette nouvelle agence doit notamment évaluer les unités de recherche des universités, établissements d'enseignement supérieur, organismes de recherche etc. Celle-ci se fait tous les quatre ans et inclut désormais la recherche en sciences humaines et sociales.

Le résultat de cette évaluation est rendu public, comme c'est le cas pour les unités de la vague C depuis quelque jours. Or on y trouve une grande partie de la recherche en humanités scientifiques, l'occasion d'un petit exercice de transparence sur ce blog.

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mardi 29 juillet 2008

Les mathématiques comme science sociale et conséquences pour son évaluation

À part classer les chercheurs ou les universités le dimanche, la bibliométrie sert aussi à comprendre la structure d'une discipline ou de la science en général. C'est pour cela qu'elle fait partie de la boîte à outil de cette "science de la science" qu'est la scientométrie. Notamment pour mieux cerner les mathématiques, une science décidément à part.

Tout commence avec un article récent de Stephen J. Bensman, truffé de statistiques, qui analyse la différence de distribution des citations dans les revues de "science dure" et les revues de sciences humaines et sociales en 2005. Il constate notamment qu'en sciences dures, la distribution est binomiale négative tandis qu'elle est de type Poisson en sciences sociales. Concrètement, cela signifie que la distribution est beaucoup plus aléatoire dans ce second cas : la vaste majorité des revues de sciences sociales se répartissent quasi-uniformément entre les trois premiers 20-quantiles (histogramme ci-dessous), alors que 82% des revues de science dure sont concentrées dans le premier 20-quantile.

Dans les deux cas en tous cas, les distributions sont extrêmement asymétriques. La majorité des articles sont pas ou peu cités, et donc les facteurs d'impact décollent difficilement de zéro. On peut dès lors s'intéresser aux quelques revues les plus citées, celles qui traduisent d'autres comportements distinctifs de leur champ. Ainsi, on constate que chaque numéro des 64 revues les plus citées en science dure a une probabilité de 75% de contenir un article de synthèse (review article), contre 7% dans les 60 revues à fort facteur d'impact en sciences sociales. Il ne fait aucun doute que les sciences sociales utilisent beaucoup moins l'article de synthèse, dont la fonction est d'établir des consensus, préludes à la cristallisation de paradigmes. On touche là en effet à une différence de fonctionnement entre les deux champs : on considère généralement que les sciences sociales sont organisées en "écoles de pensée", co-existant les unes à côté des autres, parfois depuis des décennies (bourdieusiens, marxistes…) tandis que les sciences dures avancent dans une unique direction, jalonnée par des articles de synthèse, en faisant peu appel à la littérature plus ancienne qu'une dizaine d'années. Au sein des sciences sociales, on peut cependant distinguer la psychologie et les sciences du comportement, qui se comportent plutôt comme des sciences dures avec une forte asymétrie et de nombreux articles de synthèse !

Mais qu'en est-il des mathématiques ? Ce n'est encore qu'une intuition mais le même Stephen Bensman suggérait sur une liste de diffusion qu'elles ressemblent plus aux sciences sociales qu'aux sciences dures. Le facteur d'impact des revues de mathématiques est compris entre 0,108 et 2,739, soit un écart très restreint, et les revues les plus citées ne contiennent aucun article de synthèse. On reconnaît les signes d'une loi de distribution des citations extrêmement aléatoire et de l'absence de développement de paradigmes consensuels. Qui plus est, le graphique ci-dessous extrait d'un rapport de l'International Mathematical Union (IMU) montre bien que l'obsolescence des articles en mathématiques est extrêmement lente, voire inexistante, bien loin de la biologie cellulaire. Encore l'indice d'une science sociale.

Certes, on pourrait reprocher aux critères utilisé leur pauvreté. Mais sous cet angle toutefois, l'hypothèse semble bien tenir la route… Surtout, il en découle une conséquence directe : comme en sciences sociales, cela ne fait aucun sens d'évaluer les mathématiciens par des indicateurs de citation. En effet, qui dit absence de paradigmes faisant consensus dit impossibilité d'évaluer un chercheur de façon mécanique. Plutôt que d'avoir affaire à des chercheurs bons ou mauvais dans un paradigme donné, on a affaire à des chercheurs travaillant dans des paradigmes différents et donc impossibles à comparer entre eux. L'analyse des citations, surtout dans un intervalles aussi petit, ne nous apprend quasiment rien. Pour preuve, la corrélation entre l'évaluation par les pairs des écoles doctorales mené en 1993 aux États-Unis par le National Research Council et les citations obtenues par chaque faculté n'est que de 56% en mathématiques. À comparer, par exemple, avec les 81% de la chimie ou les 70% de la physique !

mardi 22 juillet 2008

Colloque Pari d'avenir 2008 : live blogging sur trois jours !

Comme chaque année en marge du festival de science Paris-Montagne se tiendra dès demain le colloque Pari d'avenir à l'Ecole normale supérieure. Avec un thème très ambitieux : réfléchir à l’opportunité d’un Manifeste pour une révision des objectifs et des pratiques de la culture scientifique, faisant la part belle à toutes les initiatives dont je tente de me faire l'écho sur ce blog : montrer la science chaude, réenchanter la science par la sociologie etc. Je vais m'efforcer de bloguer ce colloque en direct, rejoint peut-être par d'autres participants, dans la chat room de Scribblelive reprise ci-dessous :

dimanche 20 juillet 2008

Portraits de chercheurs

J'ai un faible pour les portraits de chercheurs. Pas ces dessins d'enfants dont je parlais récemment, pas non plus ces livres retraçant la vie des prix Nobel (quoique…) mais les photos de chercheurs, dans leur laboratoire. Sans doute parce qu'il y a quelque chose de touchant dans cette tentative d'humaniser la vie de laboratoire, sans doute aussi parce que finalement les sociologue des sciences ne sont que des midinettes qui rêvent d'entrer dans l'intimité des chercheurs qu'ils étudient !

Or ces dernières années, j'étais à la fête. Je suis allé voir les photos exposées il y a un mois sur les grilles de l'Institut Pasteur à Paris (elles y sont peut-être encore, je ne sais pas), une très belle exposition où chaque image illustrait un caractère ou un moment de la recherche scientifique (ci-dessous "Dans le regard de l'autre").

 "Dans la quête de la connaissance, c'est souvent du doute, de l'interrogation et de la confrontation des idées qu'émergent les réponses possibles à une question".

Il y a un an, j'avais fait ressortir les panneaux de l'exposition "Carnets de physiciennes" à l'ENS, à l'occasion du festival Paris-Montagne. Cette exposition due à Odile Welfelé et Fabienne Giboudeaux avait une approche encore différente puisqu'elle mettait en avant ce qui est habituellement caché, à savoir des cahiers de laboratoire, reproduits aux côtés de leurs auteurs (des femmes) en plein travail.

Exposition "Carnet de physiciennes" d'Odile Welfelé et Fabienne Giboudeaux, montrée ici à l'ENS.

Et en 2006, il y avait eu l'exposition "Images de chercheur / Images de recherche" sur les grilles de l'Institut Curie. Jérôme Merli y mettait en regard la photographie d'un chercheur et son objet d'étude, image microscopique (cellules en division, ADN, cellules immunitaires, chromosomes…) obtenue grâce aux outils de la plate-forme d’imagerie de l'Institut.

Mais maintenant, c'est à nous de jouer. À l'occasion de la nuit des chercheurs qui se tiendra le 26 septembre prochain, est organisé un concours de portraits de chercheurs. D'après le règlement du concours, il s'agit de mettre en scène votre perception du mot "chercheur(s)" afin de de transmettre votre vision du chercheur et de son métier. Alors tous à vos appareils photo pendant l'été, et n'oubliez pas d'envoyer vos œuvres avant le 15 septembre pour gagner 200 € !

mercredi 16 juillet 2008

Jean Weissenbach, médaille d'or du CNRS 2008

Le CNRS l'a annoncé le 9 juillet lors d'une conférence de presse : la médaille d'or de l'organisme est remise cette année à Jean Weissenbach, généticien célèbre pour avoir dirigé le Généthon qui participa au programme mondial de séquençage du génome humain. C'est peut-être parce que j'étais convalescent chez moi après une opération des dents de sagesse (je vais mieux, merci) mais il ne m'a pas semblé avoir vu la nouvelle circuler beaucoup. C'est vrai, nous sommes en période estivale alors que d'ordinaire, le prix est annoncé en septembre ou octobre (Jean Tirole en 2007, Jacques Stern en 2006). Une exception étonnante, qui peut s'expliquer de deux façons :

  • l'agenda du CNRS est très bousculé, n'étant pas sûr d'être encore debout à la rentrée ; mais dans ces circonstances, on a en général d'autres chats à fouetter que de remettre des prix. Sauf si…
  • ce prix est une pierre dans le jardin de ceux (suivez mon regard) qui voudraient remettre en question la légitimité du CNRS à s'occuper des sciences du vivant, comme l'explique bien Sylvestre Huet sur son blog.

Au-delà de ces considérations, que faut-il penser de ce lauréat ? Je vous laisse libre de votre opinion mais moi, je me suis senti lésé, beaucoup moins enthousiasmé que les précédentes années. En effet, je me reconnais peu dans le type de recherche menées par Jean Weissenbach (de la génétique à haut débit, de la technoscience façon Craig Venter), éloignées des bricoleurs et penseurs libres qui font la richesse d'un CNRS.

Qu'on ne s'y méprenne pas : le prix n'est pas usurpé et Jean Weissenbach est cité régulièrement sur la shortlist du prix Nobel. Il est aussi un des biologistes les plus cités au monde, et le premier Français. Mais là encore, les coulisses sont moins flatteurs : son article le plus cité, avec plus de 3000 citations, est celui sur la séquence génétique du génome humain publié dans Nature en 2001. Un travail colossal avec un nombre tout aussi colossal d'auteurs. On est loin de l'artisanat du bout de paillasse, surtout qu'il remettait ça avec la séquence de l'anophèle, de la paramécie, du riz, de la vigne et bien d'autres organismes encore… Une science à la chaîne, quoi !

One of many rows of ABI 3730xl automated DNA Analyzers for shotgun sequencing.  At 30 billion base pairs per year, they could now sequence the human genome in months.<br /><br />Craig Venter gave us a tour of TIGR. ©© Steve Jurvetson

Je ne critique pas ce travail indispensable, qui a des retombées formidables (et qui a été permis par le Téléthon via le financement de l'AFM, ne l'oublions pas), mais simplement le style de science qui est derrière. Quant à l'homme, je n'ai rien à redire : loin d'un Craig Venter, il a toujours défendu l'accès libre aux séquences génétiques et combat le brevetage abusif des gènes (cf. "Faut-il breveter les gènes ?", Biofutur, n° 204, 2000). On se souvient que son collaborateur Charles Auffray avait remis le 28 octobre 1992 à l'UNESCO les premiers transcrits humains identifiés, en demandant de protéger ces données contre les dangers d'une monopolisation, pour le bénéfice de l'humanité (plus pragmatiquement, il les avait aussi déposées dans la base de données de l'EMBL). Et que quelques années plus tard, en 1997, l'UNESCO adoptait la Déclaration universelle sur le génome humain avec son article premier :

Le génome humain sous-tend l'unité fondamentale de tous les membres de la famille humaine, ainsi que la reconnaissance de leur dignité intrinsèque et de leur diversité. Dans un sens symbolique, il est le patrimoine de l'humanité.

dimanche 13 juillet 2008

Un peu de géographie de l'environnement...

J'ai commis avec Jonathan Parienté un billet sur le numéro d'été de La Recherche, à la demande de leur service de communication, à lire sur le C@fé des sciences. Ce que je n'ai pas eu la place d'écrire là-bas, je vais l'écrire ici.

Je dois à Romain Garcier (chercheur-blogueur) de m'avoir réconcilié avec le thème de l'eau. Ce sujet si souvent rebatttu ne m'a jamais excité, et bien souvent ennuyé, jusqu'à ce que je lise pour mon cours d'histoire de la pollution industrielle (le seul en son genre si j'en crois ma prof) sa thèse consacrée à la pollution industrielle de la rivière Moselle (1850-2000). Enfin, des passages. Et malgré un sujet assommant au premier abord, j'ai découvert des problématiques réellement excitantes !

Dans une intéressante étude socio-géographique, il montre que l'émoi politique face à une pollution n'est pas directement proportionnel à l'intensité d'icelle, puisqu'il faut d'abord que la gravité de la pollution soit posée comme problème. Le sociologue a tendance à tout interpréter en terme de construction mais cette notion lui ouvre des perspectives uniques et lui permet de montrer que ce qui semble si naturel est en fait… social ! Ici, comprendre le mode de construction du problème permet de préciser à la fois l'importance politique et technique et la place symbolique accordées par une société à la dégradation de son environnement. Rien de moins.

En l'occurrence, cette construction s'est faite de quatre façons différentes au cours du temps. Il y a d'abord eu la science à partir des années 1870, avec ses protocoles de mesure de la pollution et ses conseils d'hygiène. Par sa foi dans les solutions techniques et l'accent mis sur les rejets domestiques porteurs de bactéries, elle a eu pour effet de minorer les problèmes posés par la pollution industrielle. Ensuite arriva la construction pénale, qui autorisa les déversements industriels mais interdit la pollution. Pour autant, ces concepts étaient encore flous au niveau juridique et les dispositions pénales ne pouvaient rien contre des déversements globalement considérés comme légitimes. Pour pallier à cette impuissance évidente, la planification régionale arrive dans les années 1960, symbolisée par l'agence de l'Eau. Mais alors que dans ces années-là démarrent les premières politiques environnementales, les fleuves et les rivières perçues comme très artificialisés en sont exclues (au profit des forêts, des montagnes et du littoral). À la place, on a une régulation dans des cercles restreints, où ingénieurs des corps industriels et techniques se concentrent sur la station d'épuration comme solution permettant de ne pas parler de ce qui est controversé, à savoir les sources de pollution. Ce qui explique, au passage, la faiblesse historique des mouvements écologiques locaux sur cette question. Enfin, le mode de construction du problème le plus récent associe responsabilité environnementale et responsabilité internationale. En même temps que la pollution devient moins ponctuelle et plus diffuse, il faut revoir la stratégie qui consistait surtout à "guérir" l'eau au niveau du point de prélèvement ou du chenal pour modifier plutôt les comportements des acteurs du bassin-versant et "prévenir". Ce sont les campagnes d'information auprès des agriculteurs, la protection des zones humides comme "infrastructures naturelles" etc.

S'il devait y avoir une conclusion, ce serait probablement que les rivières, en tant qu'environnement industrialisé par des rejets continus, appartiennent plus à l'industriel qu'à l'environnement. Ce qui est une difficulté en soi : le temps du politique est bien plus celui de la catastrophe ou de la pollution chronique que de la pollution de longue durée, comme celle qui s'étend aux nappes. Les acteurs politiques et économiques sont embarrassés devant des tronçons de rivière fortement anthropisés, aménagés, rectifiés. Il leur faut désormais assumer politiquement la transformation historique des rivières en objets techniques. En effet, une directive-cadre européenne impose le retour à un bon état écologique des eaux d'ici quinze ans. Heureusement pour nos politiques, elle prévoit le cas des tronçons de rivière fortement anthropisés dont elle exige simplement le retour à un bon potentiel écologique, c'est-à-dire un état de diversité biologique compatible avec leur niveau d'artificialisation. Ou comment la géographie de l'environnement peut nous distraire tout en nous aidant à mieux comprendre les directives européennes…

mercredi 9 juillet 2008

Les chercheurs sont des humains comme les autres

Je viens de finir ce qui est sans doute le premier mémoire universitaire sur les blogs de science, que l'on doit à Priscille Ducet (en M2 SIC "Communication rédactionnelle et multimédia" à l'université Paris-X Nanterre). Outre des remarques intéressantes sur les blogs (j'y reviendrai sans doute), il y a une phrase qui m'a fait bondir. Mais revenons au début…

Ce mémoire s'ouvre sur des considérations très générales sur la vulgarisation en science, sa place, son rôle. Un peu bateau mais très utile pour resituer les blogs de science et la rupture assez forte qu'ils introduisent. La vulgarisation, donc, a toujours plus ou moins été le cadet des soucis des scientifiques. C'est l'occupation des érudits dans d'autres domaines, curieux de la science à défaut d'être scientifiques eux-mêmes et défenseurs de la notion de culture pour tous, ou bien d'anciens scientifiques ou de formation scientifique reconvertis dans les sciences de l'information et de la communication. Ce "troisième homme", faisant œuvre de traduction, semblait indissociable de la vulgarisation jusque dans les années 1980. Mais il n'existe pas une unique traduction valable pour tous les publics d'où plutôt l'idée d'un continuum entre les textes les plus techniques et ceux plus accessibles. Dès lors, le troisième homme disparut mais les journalistes scientifiques et les chercheurs se disputaient le titre de vulgarisateur le plus légitime, chacun à un bout de la chaîne. Les scientifiques possèdent l'inconvénient de ne toujours pas bénéficier de formations en communication voire en histoire des sciences et épistémologie, malgré de bonnes intentions affichées depuis presque 20 ans, et semblent donc laisser le beau rôle aux journalistes. Mais rendons la parole à Priscille Ducet :

Ajoutons à cela l'hostilité d'une certaine part de la communauté scientifique à vulgariser, comme on l'a vu précédemment, qui alimente le mythe du scientifique dans sa tour d'ivoire, isolé et gardant bien ses secrets, même à l'égard de ses collègues. Lorsque Bertrand Labasse écrit, toujours en 2001, que la majorité des chargés de communication des organismes et établissements déplorent d'être trop rarement informés de travaux intéressants, et que, sept ans plus tard, je constate moi-même, à l'occasion d'un stage à la Communication à l'Ifremer, que la Direction de la Communication se trouve confrontée au même problème, on ne peut que regretter que les choses n'évoluent pas davantage.

Les chercheurs ne partagent pas assez ? C'est vrai, mais comme tout le monde ! Un petit tour dans n'importe quelle entreprise montre bien que ce n'est pas une sinécure d'avoir des employés qui partagent correctement l'information et la font remonter aux chargés de communication. Ou sinon, pourquoi certaines mettraient-elles en place des compétitions pour récompenser les meilleures initiatives de l'année… tout en prenant des notes pour leur futur matériel de communication ! De ce point de vue, les chercheurs ne sont ni plus ni moins que des êtres humains…

Alors, certes, on voudrait qu'ils aient une "mission de service public", qu'ils soient au-dessus de la mêlée et qu'ils fassent concrètement vivre leur vocation de passeurs. Sacrées attentes. Mais ils ne sont pas tous des Hubert Reeves et c'est vrai, il faut se bouger pour récupérer des informations intéressantes quand l'activité primaire de ces chercheurs est de… chercher ! Et si la baguette ne marche pas et la carotte non plus (on attend toujours que les activités de vulgarisation soient reconnues dans l'évaluation des chercheurs comme le soulignait Jean-Marc Galand sur France inter ), il faut mettre au point des stratégies intelligentes. J'ai rencontré il y a quelques mois un ancien chargé de communication chez Cogema, à La Hague. Afin de remplir sa feuille de choux interne et de raconter de belles histoires aux journalistes (il en fallait pour compenser les mauvaises), il avait missionné dans chaque atelier un relais. Un scientifique comme les autres, avec juste un sens de la communication un peu plus fourni et un sens aiguë des bonnes histoires. À charge à lui de faire remonter les bonnes nouvelles et les accomplissements de son équipe.

Mais là où cette conversation nous emmène, c'est sur l'intérêt des blogs. Puisque le chemin en interne est trop long entre le chercheur et le communicant, pourquoi ne pas mettre directement en contact le chercheur avec l'extérieur ? Nul doute qu'il y a peu de chances qu'il devienne un nouvel Hubert Reeves mais il peut se découvrir un goût certain pour la communication, en particulier s'il bénéficie d'un retour direct de ses lecteurs. Aussi, il peut être plus excité à l'idée de partager ses recherches en cours que d'aseptiser ses résultats pour le commun des mortels. Car comme dirait Bruno Latour[1] :

n'est-il pas paradoxal de vouloir toujours intéresser le public aux faits, alors que pas un seul scientifique ne s'y intéresse ? Le scientifique s'intéresse précisément à ce qui n'est pas encore un fait. La source de son intérêt, de sa passion, c'est le tri entre ce qui sera jugé scientifiquement valable et ce qui ne le sera pas. Le ressort de l'intérêt à l'intérieur de la communauté scientifique n'est donc pas celui qu'on utilise à l'extérieur de cette communauté pour diffuser la science. Il y a là matière à réflexion !

Alors non, je ne suis pas d'accord avec la conclusion de ce mémoire selon lequel tant que les activités de vulgarisation scientifique ne seront pas prises en compte dans l'évaluation du chercheur, même l'outil le plus simple et le plus efficace du monde ne pourra véritablement bouleverser les relations actuelles entre le Science et le Grand Public. Quelques principes de base de knowledge management (mettre en place des outils simples qui s'effacent à l'usage, faire en sorte que les personnes voient immédiatement l'effet de leur action, déléguer les responsabilités et mettre le créateur d'information au centre du système) peuvent concrètement améliorer la communication de la science pour notre bien à tout.

Notes

[1] Bruno Latour, Le Métier de chercheur, regard d'un anthropologue, INRA éditions, coll. "Sciences en questions", 2001

samedi 5 juillet 2008

Relativité : les preuves étaient fausses ?

J'ai appris il y a quelques jours (merci Louis) que le magazine Ciel & espace avait publié dans son numéro de mai un article intituté "Relativité : les preuves étaient fausses". Un titre choc pour un contenu relatif à la fameuse preuve expérimentale de la relativité obtenue par Eddington en 1919. Or mes lecteurs avaient eu droit à cette histoire exemplaire trois mois auparavant, au détour d'un commentaire sur ce blog. La voici à nouveau, avec un bonus track (voir à la fin pour ceux qui connaîtraient l'histoire par cœur).

Dans leur livre indispensable intitulé Tout ce que vous devriez savoir sur la science[1], les historiens des sciences Collins et Pinch consacrent quinze pages à la campagne de mesures d'Eddington cherchant à démontrer expérimentalement la théorie de la relativité. D'après les auteurs, l'effet du champ gravitationnel était prédit par Newton comme par Einstein, mais pas dans les mêmes proportions (la relativité générale d'Einstein prédisait une déviation deux fois plus grande des rayons lumineux). Ne restait donc qu'à la mesurer.

Eddington doit comparer la position habituelle des étoiles (photographie prise de nuit) avec leur position visible quand elles frôlent le soleil (photographie prise pendant une éclipse solaire), avec une différence attendue qui a l'ordre de grandeur du diamètre d'une pièce de 50 centimes vue à deux kilomètres ! Les contingences climatiques, le fait que l'éclipse est visible depuis l'hémisphère sud et nécessite le transport de télescopes légers donc moins puissants et nécessitant un temps de pose plus long, la différence de température entre le jour et la nuit qui modifie la distance focale des télescopes… compliquent le tout.

L'expédition se compose de deux équipes, l'une partant à Sobral (Brésil), l'autre (dirigée par Eddington lui-même) partant pour l'île de Principe (au large des côtes africaines). L'équipe de Sobral est équipée d'un téléscope astrographique qui donnera dix-huit plaques photographiques et d'un télescope de dix centimètres qui donnera huit plaques assombries par les nuages. L'équipe de Principe obtint seize plaques avec son instrument astrographique, dont seules deux sont utilisables. Les dix-huit plaques donnent une valeur de la déviation égale à 0,86 secondes d'arc (la marge d'erreur de cet instrument n'a pas été communiquée), comparable à la prédiction newtonienne de 0,84. Les huit plaques (les meilleurs, malgré la mise au point imparfaite) donnent une valeur située entre 1,86 et 2,1 secondes, supérieure à l'estimation d'Einstein qui était de 1,7 seconde. Enfin, bien que les plaques de Principe soit les plus mauvaise de toutes, Eddington les fit parler en posant une valeur de la déviation a priori et obtient un résultat compris entre 1,31 et 1,91 seconde. Malgré ces résultats incertains, loin d'être éclatants, l'astronome annonce le 6 novembre 1919 que les observations confirment la théorie d'Einstein.

Dans les débats qui suivirent, Eddington affirma qu'il ne se reposait que sur les deux plaques obtenues par lui à Principe, qu'il avait fait parler en fonction des prédictions d'Einstein, en affirmant que les plaques de Sobral étaient entachées d'erreur systématique — dont il ne fournit jamais une preuve convaincante. Les auteurs insistent sur le fait que confirmer les prédiction d'une théorie n'est pas équivalent à confirmer la théorie et remarquent surtout que rien de décisif ne ressortait des observations elles-mêmes jusqu'à ce qu'Eddington, l'astronome royal et le reste de la communauté scientifique aient arrêté a posteriori la signification que l'on devait donner aux observations

Bonus track : Après avoir pris connaissance de cette histoire, plusieurs attitudes sont possibles. Soit on considère que la science est ainsi faite qu'elle procède parfois (toujours ?) par intuitions et tâtonnements plutôt que par expériences cruciales, les résultats étant souvent (toujours ?) dans une zone floue, avec une série de systèmes de mise au point imparfaits plutôt qu'un unique système parfait. Soit on considère que la science est la méthode logique par excellence, telle qu'on l'a appris à l'école, auquel cas Eddington s'est égaré et son résultat est un exemple de mauvaise science, voire de fraude. Je penche pour la première solution, comme les auteurs et un paquet d'historiens et de sociologues des sciences. Mais l'auteur de l'article de Ciel et espace est un astrophysicien professionnel et loin d'adopter une méthode post-bachelardienne, il se figure que la vérité du passé peut se juger à la lumière de la vérité du présent[2]. Que croyez-vous qu'il advint ? Il pencha pour la deuxième solution, avec force superlatifs : manipulations peu avouables, fraudes caractérisées… Et ainsi fut préservée pour l'éternité la gloire immaculée de la Science.

Notes

[1] Collins H. et T. Pinch (2001) [1993], Tout ce que vous devriez savoir sur la science, Le Seuil coll. "Points sciences"

[2] C'est-à-dire qu'avec nos connaissances actuelles (sur le comportement du matériel d'astronomie, les erreurs dont peuvent être entachées une observation etc.) qui nous donnent un avantage sur les acteurs de l'époque, il se permet de juger ce que ceux-ci auraient dû faire ou ne pas faire et leur reproche par conséquent d'avoir mal travaillé. C'était évidemment beaucoup moins facile à dire en 1919, où la balance ne penchait ni d'un côté ni de l'autre et où il fallait faire naître des conclusions à partir d'alignements de chiffres ! Et cela ne nous aide pas nécessairement à comprendre la science d'aujourd'hui (à part pour recommander de ne pas rejeter des observations sans bonne raison, mais il faudrait n'avoir jamais mis les pieds dans un labo pour croire que de telles préconisations sont réalistes).

mardi 1 juillet 2008

Les comptes truqués du facteur d'impact, suite et fin ?

Rappel : premier et deuxième épisode.

Depuis janvier dernier, deux rebondissements ont eu lieu dans l'affaire opposant le rédacteur en chef du Journal of Cell Biology et Thomson Scientific, producteur du facteur d'impact. David (du C@fé des sciences) a aussi écrit dans Sciences et avenir un article qui aborde avec brio la question du facteur d'impact et mentionne, entre autres, la désormais célèbre "affaire du Journal of Cell Biology". L'occasion de revenir sur le sujet.

Dans la revue Laboratory Investigations, deux membres de son comité éditorial prennent un malin plaisir à expliquer comment, eux, ont d'excellentes relations avec l'équipe de Thomson Scientific et comment leur utilisation des données fournies par cette entreprise leur a toujours permis de retrouver au centième près la valeur du facteur d'impact annoncée. Ils s'amusent même à en donner la méthodologie complète, soulignant que les auteurs de l'article qui a mis le feu aux poudres s'en étaient dispensés ! Qui plus est, écrivent-ils, la constance, la transparence et l'utilité des données de Thomson Scientific sont confirmées par un petit exercice auquel ils s'étaient livrés : calculer, avant sa parution, le facteur d'impact 2006 de 6 revues de pathologie, en tenant compte de la dynamique temporelle observée. Résultat : Dans 5 cas sur 6, la prédiction était correcte à 95%.

En parallèle, Roger A. Brumback publiait dans la revue Journal of Child Neurology (décidément, c'est toute la communauté des biologistes qui s'est sentie concernée), dont il est le rédacteur en chef, un article provocateur intitulé "Chérir de fausse idoles : le dilemme du facteur d'impact". Il compare d'abord l'apparition du facteur d'impact à l'invention de la dynamite par Alfred Nobel et de la fission nucléaire par Enrico Fermi : de paisibles découvertes qui ont eu littéralement des conséquences explosives et, dans le cas du facteur d'impact d'Eugene Garfield, menace de détruire l'activité scientifique telle que nous la connaissons. Et d'expliquer comment un simple indicateur de l'importance des revues, permettant de choisir lesquelles doivent être indexées dans les revues d'abrégés ou souscrites par les bibliothèques, est devenu le mètre étalon des revues scientifiques, des chercheurs, des comités d'évaluation et des gouvernements. Et il se livre à son tour à un décorticage en règle du facteur d'impact 2006 de sa revue, s'arrêtant notamment sur la disparité entre PubMed et les données de Thomson Scientific en ce qui concerne la nature des articles publiés (PubMed comptabilise 207 articles publiés en 2005, dont 33 revues de synthèse, alors que Thomson Scientific comptabilise 213 articles dont seulement 6 revues de synthèse). Certes l'écart peut s'expliquer par des différences de tour de main, et Dieu sait qu'elles existent et peuvent même se négocier au cas par cas chez Thomson Scientific, mais on revient à la délicate question de la transparence des choix effectués. Car ce nombre, qui se retrouve en dénominateur, conditionne directement le calcul de l'impact facteur.

Enfin, on notera le dernier numéro de la revue en accès libre Ethics in Science and Environmental Politics consacré à l'usage (et mauvais usage) des indicateurs bibliométriques dans l'évaluation de la performance de la recherche. Avec quelques plumes en vue, comme Stevan Harnad que l'on ne présente plus, Anne-Wil Harzing créatrice du logiciel "Publish or perish" et Philip Campbell, le rédacteur-en-chef de la revue Nature qui est un habitué du sujet...

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