La science, la cité

Le blog d'Antoine Blanchard alias Enro

 

mercredi 7 janvier 2009

De longues rétractations

Décidément, rien ne va plus au royaume des hormones végétales. En avril 2007, un travail mettant le doigt sur le signal à  l'origine de la floraison (appelé florigène) faisait l'objet d'une rétractation ; le mois dernier, c'est un travail identifiant le récepteur de l'acide abscissique et publié dans la revue Nature qui a été effacé des tablettes de la science. Comme le raconte l'éditorial de la revue, ce travail avait été cité 120 fois malgré un accueil plutôt froid (c'est en tous cas ce qu'on raconte aujourd'hui), les résultats annoncés allant à  l'encontre de ce qu'on savait déjà ... Comme souvent, le postdoc qui a fait les expériences douteuses a quitté le laboratoire et est introuvable !

L'article original était paru en janvier 2006. La rétractation, elle, a été demandée en juin par les chercheurs du laboratoire et publiée en décembre par la revue Nature. Soit 33 mois plus tard, ce qui est relativement long, même si les chercheurs concernés par la nouvelle étaient probablement déjà  au courant grâce aux bruits de couloir ou annonces sur listes de diffusion comme cela se fait parfois. Il n'empêche. Selon une enquête de John P. Ioannidis (le poil à  gratter de la recherche biomédicale qui avait affirmé en 2005 que la plupart des résultats scientifiques sont faux), la rétractation d'un article paru dans une revue en vue (facteur d'impact supérieur à  10 et recevant plus de 30.000 citations par an) prend autour de 34 mois (médiane).

Mais ce n'est pas tout : Ioannidis et ses collaborateurs se sont rendu compte que la rétraction prend 79 mois quand un chercheur senior est impliqué dans la recherche frauduleuse contre 22 mois quand il s'agit de chercheurs juniors. Une différence significative qui reste encore encore à  expliquer. Et enfin, pour une revue donnée, les articles rétractés ne diffèrent en rien des autres articles vis-à -vis du nombre de citations reçues dans la première année, le nombre d'auteurs, le pays, l'origine du financement ou la discipline, mais sont deux fois plus susceptibles d'avoir des auteurs de différents pays ! Ce qui n'était pas le cas ici, cette exception confirmant la règle.

vendredi 21 novembre 2008

Nouvelles du front (14)

Le 22 septembre 2008, Bruno Laurioux remettait à  Michel Callon la médaille d'argent du CNRS qui distingue un chercheur pour l'originalité, la qualité et l'importance de ses travaux, reconnus sur le plan national et international. Dans son discours, la directrice du Centre de sociologie de l'innovation Madeleine Akrich reconnaissait l'extrême diversité des chercheurs et doctorants recrutés par Michel Callon, avec des profils allant de l'histoire aux mathématiques en passant par les sciences politiques, l'ingéniérie, l'urbanisme, l'anthropologie, l'économie, la gestion etc. Et elle proposait cette lecture magnifique :

S'agirait-il de cette interdisciplinarité dont on entend beaucoup parler ? Je ne le crois pas. Il me semble que l'on se situe dans ce que j'appellerais maladroitement de l'adisciplinarité, qui correspond à  une volonté consciente et réfléchie d'échapper aux cadres disciplinaires. La grande différence étant à  mes yeux que l'interdisciplinarité part des disciplines pour essayer de converger sur un objet, alors que l'adisciplinarité se situe ailleurs, dans un autre espace que celui quadrillé par les disciplines, et permet de faire émerger de nouvelles approches par sa focalisation première sur des questions “ sans arrêt renouvelées par le contact avec les acteurs extérieurs à  la recherche “ plutôt que sur des réponses déjà  apportées par des champs disciplinaires. Cela n'implique évidemment pas de se priver des apports d'autres travaux, mais plutôt une manière particulièrement libre de circuler à  l'intérieur de ces corpus, de tenter des rapprochements, d'opérer des déplacements.

Le 13 octobre, la revue en accès libre PLoS Biology fêtait ses 5 ans. Personnellement, je me souviens du temps passé à  la bibliothèque de l'Agro à  suivre frénétiquement les premiers pas de cette révolution. Je photocopiais les articles de Nature où il était question du projet d'Harold Varmus et ses acolytes (notamment les articles d'août 2002 et octobre 2003), une idée que je trouvais magnifique malgré un nom qui me semblait bizarre (et vague) : PLoS, pour Public Library of Science. De l'eau a coulé sous les ponts et je n'aurais pu imaginer à  quel point l'accès libre est aujourd'hui omniprésent, et PLoS avec lui ! J'y vais donc de mon hommage : ce blog n'existerait pas sans ces premiers émois face à  la perspective de l'accès libre et au choc que fut la découverte de Bruno Latour et La vie de laboratoire, à  peu près à  la même époque. Merci à  eux !

En 2003, ma photocopie de l'article "Nature" qui annonçait le lancement de PLoS #iloveopenaccess

Le 5 novembre, Tom Roud se lançait dans un décortiquage en règle du classement de Wikio et, comme avec la chaîne "Why blog?", faisait ressortir l'expérimentateur en lui (caché pas si loin derrière le théoricien) en lui jetant en pâture un blog artificiel créé pour l'occasion.

Le 11 novembre, un article des physiciens français Gilles Chériaux et Jean-Paul Chambaret (rattachés à  l'Ecole Polytechnique) était rétracté, six mois après qu'un blogueur se soit rendu compte que c'était un plagiat éhonté d'un article déjà  paru.

Le 13 novembre, l'éditorial de la revue Nature soulignait le danger que représente la contestation devant les tribunaux de résultats scientifiques, à  l'opposé de la transparence et de la discussion qui sont censés organiser la communauté scientifique. Et de citer cette récente poursuite par l'entreprise Biopure de chercheurs ayant publié dans le Journal of the American Medical Association une méta-analyse défavorable à  l'un de ses produits (un substitut sanguin), l'entreprise arguant des pertes financières encourues à  cause de cet article erroné selon eux.

Le 20 novembre, à  l'initiative du département SHS du CNRS, la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme recevait une journée d'études sur "Pourquoi déposer dans HAL SHS ? Les enjeux des archives ouvertes".

Jusqu'au 30 novembre, l'INED vous invite à  participer à  son enquête sur l'usage des langues vivantes dans la recherche dont l'objectif est de dresser un état des lieux plus approfondi des pratiques et des opinions individuelles sur la question des langues dans les sciences et de donner la parole à  tous les acteurs de la recherche.

mardi 11 novembre 2008

La France s'attaque enfin à  la fraude scientifique ?

Depuis le début des années 1980, les Etats-Unis s'intéressent aux FFP (falsification, fabrication and plagiarism) et aux QRP (questionable research practices), d'où l'abondance de données sur le sujet de l'autre côté de l'Atlantique. Le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche français, lui, vient seulement de demander en début d'année à  Jean-Pierre Alix, cadre du CNRS, d'établir un diagnostic sur l'intégrité scientifique, et de proposer des remèdes.

Pourtant, nous n'étions pas épargnés. Nos chercheurs ne sont pas meilleurs que les autres mais longtemps, nous n'avons pas voulu voir ce mal qui ronge la recherche, et l'avons réduit à  une déviance accidentelle. Voici ce qu'on lisait dans un éditorial de Science et vie en septembre 1998, suite à  l'affaire Bihain :

Nos voisins britanniques et allemands (…) ont de l'avance sur nous. L'Allemagne vient de modifier sa législation : le trop fameux publish or perish ("publier ou périr"), qui guide l'activité scientifique, cède la place à  "Besser un Weniger" (publier "mieux et moins"). Le prestigieux institut Max-Planck de Berlin a établi une charte qui protège les "dénonciateurs" de fraude. En revanche, il n'existe en France aucune déontologie scientifique. Nulle protection n'est offerte aux dénonciateurs, qui honorent la science en proclamant la vérité au risque de briser leur carrière. Il est temps de s'attaquer sérieusement au mal. Hélas, quand on lit le communiqué de l'INSERM, qui indique que, "à  sa connaissance, aucune mauvaise conduite scientifique de l'unité 391 n'a pu être démontrée", on n'a pas l'impression d'en prendre le chemin…

 Dix ans déjà  et rien n'a changé...

Et c'était il y a déjà  dix ans ! Ce mois-ci, Science et vie s'attaque de nouveau à  la question avec un dossier spécial, ce qui prouve que la question revient en haut de l'ordre du jour. On y retrouve évidemment Jean-Pierre Alix, qui promettait dans Le Monde d'organiser un colloque à  la fin de l’année 2008, afin de sensibiliser et d’impliquer les institutions scientifiques plutôt que de pondre un rapport voué à  finir dans un tiroir. J'ai longtemps guetté ce colloque et je vois que Jean-Pierre Alix est derrière celui qui arrive les 24 et 25 novembre prochain. Un colloque intitulé "Sciences en société : Dialogues et responsabilité scientifique". Or non seulement le colloque est sur invitation uniquement ([Mà J 13/11] à  noter toutefois la possibilité de regarder la retransmission des échanges en direct) mais à  lire le programme, il semble que la question de la fraude se retrouvera noyée dans des discussions sur les jeunes et la science, les musées de science, la société de la connaissance etc. Je note seulement une session d'une heure et demi sur "Intégrité et communication scientifique" et une autre de la même durée portant sur la responsabilité scientifique... Ce sera sans moi, puisque j'assiste à  la soutenance de thèse de ma meilleure moitié. Mais j'encourage des participants qui passeraient par ici à  laisser quelques mots en commentaire pour nous faire part de leur expérience !

En fait, comme annoncé quasi-confidentiellement au colloque "Recherche, éthique et déontologie" d'avril dernier (vidéo - diapositives), un second colloque est prévu en 2009. Il s'agira dans une première journée de rassembler des éléments de diagnostic sur l'expérience internationale et un rapport d'enquête français puis, dans une seconde journée, de discuter des décisions possibles pour se fixer sur des recommandations à  la Ministre. A suivre !

samedi 4 octobre 2008

Nouvelles du front (13)

En juillet, Jà¶rg P. Dietrich complétait dans les Publications of the Astronomical Society of the Pacific son enquête sur le serveur arXiv et le nombre accru de citations dont bénéficient les chercheurs qui soumettent leur article au tout dernier moment de la journée et se retrouvent le lendemain en haut des listes (rappel). Cette fois, il a pu montrer qu'il y a deux effets qui se mélangent : d'une part, les chercheurs vont avoir tendance à  promouvoir leurs meilleurs articles en utilisant cette stratégie (or qui dit meilleure qualité dit plus de citations) et d'autre part, les articles rendus plus visibles par ce stratagème deviennent plus cités (indépendamment de leur qualité intrinsèque). Les administrateurs d'arXiv ont eu vent de cette faille du système et promettent une solution pour bientôt...

Le 8 août, un article de la revue Science se penchait sur l'effet des sanctions des chercheurs accusés de comportement déviants (falsification de données, plagiat etc.) par l'Office of Research Integrity (ORI) américain. La plupart de ces sanctions sont administratives et les auteurs constatent que la falsification ou fabrication de données sont punies plus sévèrement que le plagiat, celui-ci n'entraînant jamais de rétraction d'article. Parmi les 43 chercheurs sanctionnés de l'échantillon, une recherche bibliographique montre que le déclin du nombre de publications est significatif après la sanction, 51% d'entre eux publiant en moyenne un article par an et 12 ne publiant même plus. Sur les 28 chercheurs qui ont pu être retrouvés, la plupart avait changé de travail même si 43% sont restés dans le milieu académique. Certains racontent aussi que leur vie privée en a souffert...

La semaine suivante, Nature rapportait les problèmes éthiques et de procédure d'un travail publié dans le Lancet, touchant à  de la chirurgie urologique à  base de cellules souches. L'essai clinique n'avait pas été autorisé, les patients pas suffisamment informés de la nature de la procédure et pas assurés, le protocole expérimental mal conçu. Et comme souvent, on retrouve des co-signataires de complaisance, dont la publication dit pourtant qu'ils ont participé à  toutes les recherches et traitements.

Pablo Jensen a publié dans le numéro d'août de la revue Science and Public Policy l'étude qu'il présentait au colloque CNRS "Sciences et société en mutation" en février dernier. Laquelle montre que les scientifiques ouverts sur la société publient plus d'articles et que ceux-ci ont plus d'impact en termes de citations, mais aussi que l'implication dans des activités de diffusion n'est pas pénalisante pour la carrière.

Le 29 août, la revue Science rapportait un cas de fraude sur des travaux ayant démontré l'effet cancérigène des champs électro-magnétiques émis par les téléphones portabless. L'histoire est une des plus compliquée que j'ai jamais lu, avec de nombreuses controverses et, on s'en doute, de nombreux enjeux citoyens et économiques.

Le numéro de Nature du 25 septembre consacrait un dossier tout à  fait sérieux à  l'élection américaine. Malheureusement, la quatrième de couverture entrait étrangement en résonance avec la couverture (via Bora). Times Online en parle aussi mais ne dit pas s'il a trouvé l'information sur les blogs.

 OOPS!<br /><br />NATURE, 25 September 2008.<br /><br /><br />

Le classement des revues scientifiques par l'European Science Foundation fait quelques remous, certains comités éditoriaux s'émouvant de leur mauvaise note tandis que d'autres refusaient même de figurer dans le classement ! Dans un excellent texte (via Urfist Info via Pierre Mounier), Yves Gingras explique que ces revues d'histoire et de sociologie des sciences se sont concertées pour dénoncer ces classements superficiels et unidimensionnels et plus ou moins occultes quant à  leur méthode mais regrette la confusion qui existe entre évaluation et bibliométrie (la première étant anarchique et normative, la seconde étant méthodique et descriptive).

Les 1er et 2 octobre s'est tenu à  Paris un colloque sur la réforme et l'avenir de la recherche, sous l'égide de l'ASPERT (Association d'échanges et de réflexion sur l'analyse stratégique, la prospective et l'évaluation de la recherche et de la technologie). Quelqu'un a entendu parler des retombées ? Pas moi en tous cas…

Pour l'automne, le CNRS revêt une nouvelle robe et annonce un nouveau logo avec un choix précis de couleurs qui identifieront les nouveaux instituts à  venir – et ceux déjà  existants – dont le nom figurera juste en dessous du logotype. Son nouveau film institutionnel est quant à  lui signé Jean-Jacques Beineix.

[Mà J 17h45] : Le CNRS explique que pas tout à  fait ronde, novatrice, la forme du logo figure le processus même de la recherche, toujours en devenir, et évoque la matière mise à  la disposition de nos chercheurs par notre planète. ( ) Cette forme, qui le distingue clairement, permet aussi une meilleure visibilité aux côtés d'autres logotypes dans les cas de partenariats. J'espère pour eux qu'ils n'ont pas prévu de collaborer avec le Danemark !

Un premier pas vers le parlement des choses voulu par Bruno Latour ? On nous promet en effet le parlement des créatures pour novembre prochain : le parlement des créatures va faire ressortir les manières dont les plantes, animaux et champignons sont incorporés et exclus des mondes sociaux humains.

lundi 19 mai 2008

Nouvelles du front (11)

Du 26 mars au 18 avril, toute l'actualité du côté obscur de la recherche médicale (conflits d'intérêt, fraude…) est résumée dans un billet du nouveau blog de "Science ! On blogue" consacré au business de la science.

Le 1er avril, le blog des livres apparenté au magazine La Recherche nous offrait un poisson d'avril de taille !

Quelques jours plus tard, une pétition (sérieuse cette fois-ci) était évoquée pour protester contre les prémices d'un recrutement inique au sein de la section 35 du CNRS ("Philosophie, histoire de la pensée, sciences des textes, théorie et histoire des littératures et des arts").

La semaine du 21 avril, le Texas rejetait la demande de l'Institute for Creation Research qui souhaitait être autorisé à  délivrer un Master ès sciences.

Enfin arrivait mai et ses commémorations quarantenaires. Sur la liste de diffusion "Theuth", l'historien des sciences Pierre Crépel nous gratifiait d'un texte très circonstancié sur D'Alembert en mai 68. Qu'il me permette de recopier ici de larges extraits pour le plaisir :

En mai 68, la correspondance Voltaire - D'Alembert comprend deux lettres du premier et trois du second. La grande affaire du moment est pour eux le voyage du marquis de Mora (dont D'Alembert ignore évidemment qu'il est l'amant de Mlle de Lespinasse) et de son ami le duc de Villahermosa. Dès le 5 avril, le savant encyclopédiste recommande au patriarche de Ferney ce "jeune Espagnol de grande naissance et de plus grand mérite, fils de l'ambassadeur d'Espagne à  la cour de France, et gendre du comte d'Aranda, qui a chassé les jésuites d'Espagne".

En 68, D'Alembert habite depuis trois ans chez Julie de Lespinasse rue Saint-Dominique, il se déplace rarement à  plus de trois cents mètres de Saint-Germain-des-Prés ou de la rue Saint-Honoré. Il se lève plutôt de bonne heure, du moins pour un intellectuel parisien, il travaille le matin, on dîne alors vers deux heures. Après dîner, il va quatre fois par semaine au Louvre, où siègent les académies, jamais à  la Sorbonne. En fin d'après-midi, ou plus tôt quand il n'y a pas d'académie, il rend des visites ou fréquente les salons. Il va au spectacle le soir, mais sans exagération, et se couche assez tôt.

Mais où est donc passé de Gaulle? A Colombey ? A Baden-Baden ? Certains prétendaient aussi l'avoir vu à  Alger en 58. Légendes. Rien de tout cela. De Gaulle est resté au Havre en mai 68. Il est né à  Attigny en Champagne (aujourd'hui département des Ardennes). En 58, il est aide-pilote sur le vaisseau le Capricieux au cours de sa campagne à  Luisbourg, comme le montre un certificat du 7 avril 63. De 64 à  72, il est professeur de navigation au Havre, comme en témoigne le certificat du lieutenant-général de l'amirauté du Havre du 18 décembre 72. De Gaulle est surtout célèbre pour diverses inventions (loch, boussole, compas azimutal ...) intéressant la Marine. On peut suivre ses travaux dans les archives de la Marine (cote G 99 des Archives nationales) et de l'Académie des sciences, dont il devient correspondant en 82. D'Alembert a pu constater tout cela de près, notamment lors du premier voyage de De Gaulle à  Paris en juillet 77, puis du second en décembre 78 - janvier 79. Il est donc clair que D'Alembert a rencontré De Gaulle à  l'Académie des sciences, non pas en mai 68 mais dix ans plus tard. Il serait temps que les historiens cessent de raconter n'importe quoi.

Le 9 mai, Harun Yahya, auteur de l'Atlas de la création envoyé en 2007 aux enseignants français, était condamné à  trois ans de prison ferme en Turquie pour "création d'une organisation illégale" et "enrichissement personnel".

Le 15 mai, Nature racontait sur quatre pages l'histoire d'une publication, suivie d'une tentative infructueuse de réplication puis d'une rétraction, d'une accusation de fraude et du succès d'une autre équipe sur le même sujet. à‡a se lit comme un roman qui se déroulerait dans l'univers de l'enzymologie mais le chercheur qui a passé sept mois et dépensé en vain des dizaines de milliers de dollars ne rit pas, non plus que la doctorante accusée à  tort de fraude par son ancien directeur de thèse.

Le monde idéal serait-il un monde sans chercheurs ? Peut-être, puisqu'un monde sans chercheurs est un monde où la souffrance humaine, inexistante, n'a pas besoin d'être réduite. C'est ce qu'insinue une campagne contre le cancer, avec laquelle on peut ne pas être d'accord. (via Jean-No)

jeudi 26 avril 2007

Rétractation : des articles et des hommes

La vie de la recherche n'est pas un long fleuve tranquille... La rétractation d'un article qui s'avère bafouer les codes éthiques de la profession, comme l'envoi à  plusieurs revues, la mauvaise attribution des auteurs, le plagiat, l'usage frauduleux des données ou autres[1] en est la meilleure preuve. Bien plus qu'une simple réfutation de résultats que l'on avait cru juste, il s'agit d'effacer des tablettes de la science ce qui n'aurait jamais dû s'y trouver !

La semaine dernière, c'est le milieu de la biologie végétale qui a été ainsi secoué. Depuis les années 1930 et l'hypothèse du physiologiste russe Mikhail Chailakhyan selon laquelle un signal envoyé par les feuilles sensibles à  la lumière informe les apex du moment de floraison, on en cherchait toujours la nature. Mais un article publié dans Science en 2005 avait montré qu'il s'agit d'un ARN messager, circulant facilement et traduit en protéine FT au niveau de l'apex. Très belle victoire pour cette collaboration franco-suédoise.

Sauf que le résultat était non-reproductible et ne collait pas avec des découvertes plus récentes. C'est la protéine FT elle-même, et non son ARN messager, qui serait le signal circulant dans la plante. Le verdict devait tomber : après le départ du post-doc auteur du travail, les membres de son équipe s'aperçoivent que certaines données de la PCR en temps réel avaient été supprimées ; d'autres avaient été pondérés pour l'analyse statistique. En reprenant les données brutes, la plupart des différences significatives rapportées au cours du temps disparaissent. Et l'article d'être rétracté par les co-auteurs, chercheurs respectables et reconnus dont la crédibilité avait aidé à  faire accepter cette découverte inattendue, mais pas par le post-doc chinois qui court toujours et refuse de reconnaître ses torts !

La rétractation est parfois encore plus "violente" et inattendue. En 2001, deux jours avant les attentats du 11 septembre, un article de génétique (A. Arnaiz-Villena et al., Human Immunology 62(9): 889-900, sept. 2001) osait étudier la variabilité du complexe HLA sur un échantillon de la population palestinienne et concluait à  l’existence d’une étroite parenté génétique entre Palestiniens et Juifs… L'article était surtout ponctué de considérations politiques telles que la rivalité entre les Palestiniens et les Juifs est fondée sur des différences culturelles et religieuses, mais non génétiques. Les réactions indignées de nombreux lecteurs suffirent à  convaincre l’éditeur Elsevier de censurer proprement l'article : retrait de la version électronique en ligne sur Science Direct et de nombreuses autres bases de données type Current Contents ou Science Citation Index et demande diligente à  tous les abonnés de la version imprimée d’ignorer l’article incriminé ou, mieux, de supprimer physiquement les pages correspondantes. Cet autodafé électronique sans précédent pose la question de la mémoire des articles rétractés.

© BMJ

Voici, justement, la politique de l'éditeur de (Pubmed) Medline :

la National Library of Medicine (NLM) ne fait pas la différence entre les articles rétractés pour cause d'erreur de bonne foi et ceux qui sont rétractés pour cause de fraude ou plagiat. Si l'avertissement de la revue est mentionnée comme une rétractation, la NLM l'indexe comme une rétractation. (…) La NLM ne supprime pas la référence d'un article retiré mais la met à  jour pour indiquer qu'il a été rétracté, et lie la référence originale vers la référence de la rétractation.

Bref, Medline conserve tout, parce que son éditeur est public, à  l'inverse des Current contents qui cèdent parfois aux demandes de partenaires privés : on constate effectivement que l'article publié en 2001 dans Human Immunology y est présent.

Dans tous les cas, on peut mieux faire. C'est le sens du débat lancé il y a un mois par l'équipe de rédaction de BioMed Central, qui appelle aussi à  rendre les rétractations plus visibles dans notre monde digital. La notion de "document dynamique", qui rejoint celle des documents mis à  jour en permanence dans les archives de type HAL ou ArXiV, permet d'aller au-delà  des modes habituels de rétractation : un article ici, une rétractation là , emballé c'est pesé… Ou l'on devra s'attendre à  rencontrer toujours ces articles qui citent des articles rétractés, alors même que la rétractation est censée être connue !

Notes

[1] Pour prendre l'exemple des règles mises en place par Elsevier.

vendredi 23 mars 2007

Fraude, publication, pratiques de recherche : comment les pièces s'imbriquent

La structure d'un blog, sa parcellisation en billets, rend difficile la vision synthétique. Ainsi, j'ai pu parler ici de PLoS ONE, là  du peer-review, ici des difficultés à  intégrer la réplication des résultats dans le cours normal de la recherche, là  de la fraude, ici des protocoles expérimentaux bien différents de la réalité. Bien-sûr, on obtient une image assez large des défis de la science aujourd'hui ” mais plus un puzzle qu'un tableau de Hopper.

 2000 piece Robin Hood puzzle ©© INTVGene

Le prétexte à  rassembler toutes ces pièces dipersées m'est fourni par un article de Nature publié en juillet 2006, sur lequel je suis retombé récemment. Comme quoi, il est bon de lire et bookmarker une première fois pour mieux y revenir ensuite par sérendipité... Dans cet article, le journaliste Jim Giles aborde un grand nombre de thèmes et fait le constat suivant (ma traduction) :

Il y a quarante ans, l'immunologiste et Prix Nobel Peter Medawar déclarait que tous les articles scientifiques étaient frauduleux, dans le sens où ils décrivent la recherche comme un doux passage des hypothèses aux conclusions en passant par les expériences, quand la réalité est toujours moins nette que cela. Les commentaires, blogs et trackbacks, en élargissant le domaine de la publication au-delà  des limites de l'article traditionnel, pourraient rendre la littérature scientifique un peu moins frauduleuse ” dans le sens de Medawar comme dans le sens plus général. Ils pourraient aussi aider les nombreux scientifiques frustrés qui luttent pour reproduire des découvertes alors que, peut-être, ils ne devraient pas se donner tant de mal. La réplication, malgré toute son importance conceptuelle, est une affaire sociale, chaotique (messy) ; il se pourrait qu'elle ait besoin d'un médium social, chaotique.

Une profession de foi que je fais mienne, assurément !

J'ai aussi récemment vu une exhortation à  publier des thèses controversées dans des journaux en accès libre, en l'occurrence PLoS ONE, afin qu'elles puissent être discutées ouvertement et sérieusement : le physicien atypique Vincent Fleury est ainsi apostrophé par OldCola (pseudonyme d'un biologiste). Une autre convergence entre préoccupations finalement pas si éloignées...

dimanche 21 janvier 2007

Nouvelles du front

Mise bout à  bout, l'actualité de ces derniers mois sur l'expertise, l'autorité et l'indépendance scientifique n'inspire pas confiance...

Lundi dernier, c'est PLoS Medicine qui publiait un article (en accès libre) sur le ghost authorship. Il est en effet connu que les auteurs qui apparaissent sur un article relatant les résultats d'essais cliniques ne sont pas toujours, ou pas toujours complètement, les auteurs qui ont conçu ou analysé l'essai voire écrit le papier. Pourquoi ? Parce que ces ghost authors (ou "nègres" selon la traduction du Monde) sont souvent des chercheurs de l'entreprise pharmaceutique en question, ou des écrivains freelance, qu'il est délicat de mettre sur le devant de la scène. Une pratique qui pourrait cacher des conflits d'intérêt dont le lecteur devrait être informé, et a pour cette raison été condamnée par le monde académique, des comités de rédaction et quelques entreprises pharmaceutiques. Les auteurs de l'étude ont analysé 44 essais cliniques approuvés en 1994 et 1995, dont les résultats ont été publiés entre 1997 et 2002 : 75 % d'entre eux ont une liste d'auteurs qui ne reflète pas la réalité du travail effectué. Parmi les nègres passés à  la trappe figure une grande proportion de statisticiens, ces employés qui conçoivent concrètement l'étude et sur lesquels repose finalement la significativité du résultat ! Ces pratiques existent aussi ailleurs qu'en médecine, comme dans les études sur l'environnement, voir l'exemple célèbre de l'histoire qui a inspiré le film "Erin Brockovich"… [via PAk, que je remercie, et Stayin' Alive]

En décembre dernier, on apprenait par Libération que Sir Richard Doll, décédé en 2005 et expert reconnu du lien entre tabac et cancer du poumon, aurait été gracieusement payé par Monsanto pendant plus de vingt ans. Dans les périodes fastes comme les années 80, il pouvait ainsi percevoir jusqu'à  1200 euros par jour ! Or Doll travaillait dans ces années-là  sur le fameux agent orange employé par Monsanto au Vietnam... en niant toute relation entre celui-ci et des cas de cancer ! Il aurait aussi touché 22 000 euros de plusieurs firmes de la chimie dont Chemical Manufacturers Association, Dow Chemical et ICI, pour avoir publié une étude assurant qu'il n'y avait aucun lien entre le chlorure de vinyle (utilisé dans les matières plastiques) et le cancer (sauf celui du foie), conclusion que l'OMS conteste toujours...

Enfin, en septembre, le Guardian rapportait une grande première : la British Royal Society, pour la première fois de son histoire, demandait publiquement aux entreprises soutenant des "instituts de recherche" niant le réchauffement de la planète (comme le Competitive Enterprise Institute (CEI) américain), d'arrêter de les financer. Cela concerne au premier chef ExxonMobil et sa filiale Esso, qui a distribué en 2005 2.9 millions de dollars à  pas moins de 39 groupes et instituts. On ne s'en étonnera pas, Exxon est aussi un gros sponsor du parti républicain et de ses candidats... [via Stayin' Alive]